milk on the rocks

Comme dirait Philou, "les choses étant ce qu'elles sont, qui reprendra un verre?..."

13 février 2007

Bertrand Carthagène - Episode 5

Beateam_10Sur les coups de 15h, Bertrand s’est proposé d’aller faire un petit somme, pour oublier Jeannot et sa morale. Mais un coup de fil de Frédéric James l’a retenu dans le salon. Frédéric était un petit connard. Il jouait dans un petit groupe de rock. Il écrivait de petites chansons insipides pour petits minets parisiens à petite cervelle. Le drame de Frédéric était donc qu’il visait trop grand. Et parfois, il appelait Bertrand car ils s’étaient un peu fréquentés par le passé. Il appelait Bertrand pour s’enquérir que Leyrift n’avait bien toujours aucun projet à venir. Cet après-midi, tandis que Frédéric expliquait sa dernière découverte -baiser est un bon moyen de trouver l’inspiration, rien que ça !- Bertrand remarquait qu’il n’aimait pas beaucoup les Frédéric en général. Et dans le cas de Frédéric James, il se remémora  quelques mots assassins de Céline à l’égard de Jean-Paul Sartre, « l’agité du bocal ».

« Fred ?

‑ Oui ...

‑ Tu veux savoir un truc ?

‑ Je t’écoute.

‑ Sais-tu qu’à la sortie de la guerre, Jean-Paul Sartre a publié un Portrait d’un Antisémite dans Les Temps Modernes. Il voulait, dans ce réquisitoire, faire un point définitif sur l’antisémitisme de Céline qu’il expliquait par son intérêt pour l’argent. Céline s’est alors défendu dans quatorze feuillets de réponses que Les Cahiers de la Pléiade ont refusé de publier.

‑ Et ?

‑ Dans l’un de ces feuillets, il décrit Sartre en ces termes : “Satanée petite saloperie gavée de ma merde, tu me sors de l’entre fesse pour me salir au dehors !”

‑ Et alors ?

‑ J’aurais souhaité être capable d’écrire la même chose à ton égard. Mais je n’ai malheureusement pas les talents d’écriture de Céline. »

Frédéric James a raccroché et Bertrand put enfin s’allonger pour un peu de repos. Quand il s’est réveillé, c’était déjà samedi. Il avait du dormir plusieurs heures, peut-être même plusieurs jours. Il ne se souvenait plus vraiment quand est-ce qu’il s’était couché pour la dernière fois. Il sentait une légère douleur dans le dos. Il  fouilla dans sa pharmacie, celle que lui avait préparé Amoud, le dealer de la rue Réaumur, celle que Cécile avait jeté plusieurs fois par la fenêtre. Il prit finalement trois cachets de Mobic 7,5 mg avec une gorgée de Get 27. Il a décidé de se rendre à l’exposition Malaval, il ne voulait pas s’endormir encore trois jours de plus sur le canapé du petit salon. Il est rentré sur les coups de 19h. Comme il n’avait rien de prévu ce soir, il s’est assis dans l’entrée, les jambes en croix. Il a griffonné quelques mots. Pendant une bonne heure. Il s’est relu pour vérifier, au cas où…

Samedi 10 Décembre. Un court article merdique par un pas si jeune artiste merdique, Bertrand C.

Robert Malaval est mort en vain. Un peu dans l’oubli, un peu dans l’indifférence, un peu dans la merde. C’était en 1980. Peu s’en souviennent, pas même lui. Le premier punk français n’a pas eu droit à la postérité. Pas d’étiquette martyr pour lui, pas de foules en deuil, pas de germes jetées par centaines sur la stèle. Vingt-cinq ans après, Malaval récolte enfin les fleurs qu’il mérite ; le Palais de Tokyo décide de lui rendre hommage jusqu’au 8 janvier 2006 dans une troublante exposition : Robert Malaval, Kamikaze.

Malaval, je ne connaissais pas. Tout juste de nom, pour jouer les érudits de la contre-culture de temps à autre. Et puis, il y eut cet article de Patrick Eudeline dans je ne sais plus quel Rock & Folk. Je n’aime pas trop Patrick Eudeline depuis sa prestation de junky ‑ ce qu’il semble fier d’être à l’écran comme à la vie, dans ce torchon faussement scandaleux qu’était Baise-Moi. Quand j’ai refermé le Rock & Folk, j’ai appelé Cécile pour qu’elle m’accompagne au Palais de Tokyo. J’ai senti qu’elle ne viendrait pas. Mais une fois sur place, j’ai quand même patienté presque une heure. Au cas où. Je suis allé prendre un verre dans la rue de la Manutention. Finalement, j’ai acheté un seul ticket pour l’expo Malaval. Cécile allait-elle rater quelque chose ? Nous verrions bien.

Deux heures plus tard, j’étais sous le choc. Je suis même resté assis sur les marches du Palais un bon quart d’heure à me griller clope sur clope. Artiste météore, Robert Malaval est l’artiste rock par excellence. Vivre sans concessions, jusqu’au bout de ses choix comme de ses erreurs, sans regret et sans calcul. Son œuvre, aujourd’hui plagiée par pléthore de jeunes artistes en mal de sensations, est à son image : un tourbillon créatif d’une puissance rare, cramé par tous les bouts, bordélique, en constant renouvellement, avant-gardiste. Difficile par exemple de faire le rapprochement entre le célèbre aliment blanc de ses débuts, qui envahit les dessins, les sculptures, les objets et investit le champ du réel, et ses séries de toiles de paillettes absolument scandaleuses. Figure de proue d’un Pop Art français qu’il a férocement dépoussiéré, Malaval ne s’est rien refusé. Dandy pop proche des Rolling Stones (il travaillait sur un livre concept dédié à nos jeunes rock stars), écrivain, maître zen enregistrant les bruits de la rue, de la Seine, des voitures et de la mer, urbaniste visionnaire, prophète glam-rock qui peint avec des paillettes, hippie à la recherche du monde « rose-blanc-mauve », inventeur de l’esthétique punk. Mais toujours avec le même désir. Héros underground, Robert Malaval peignait comme on plaque un accord de guitare, pour faire jaillir de ses toiles le son d’une époque dont il ne voulut pas sortir vivant. Le son d’un autre monde, fulgurant et visionnaire, à la croisée des rêves assassins parce qu’excentriques.

A trop vouloir côtoyer les comètes de ses toiles sévèrement psychées, Robert s’est sérieusement baisé la gueule. En 1980, Malaval tire ses dernières cartouches. Il fait le pari du direct. Il investit la Maison des Arts de Créteil et s’ouvre au public qui peut venir l’admirer se débattre avec ses toiles. Malaval peint live sous le regard horrifié d’un public pas vraiment avisé. Il peut passer des heures à ne rien foutre, pendu au bout d’un de ses pinceaux qui ressemble plus à un balai à chiottes qu’à… quoique ce soit. Il peut aussi torcher une toile en cinq minutes. Depuis le balcon, les insultes volent : « Pédé ! Taré ! ».

« On n'a jamais insulté un virtuose parce qu'il ne joue qu'une heure. Il faut du courage pour monter sur scène, mais le public m'inspire. On est en état de guerre contre soi-même et le minable extérieur. Je peins au dernier moment pour que ma peinture soit la plus fraîche possible. Ça m'ennuierait d'en faire du matin au soir et de parfaire toute ma vie le même tableau. » répond Malaval. Allons tous nous faire mettre. Sans crainte aucune. Malaval nous quitte peu avant le 15 Août, un trou dans le ciboulot. Allongé sous deux lampes d’architecte. On ne plaisante pas avec la vie. On ne plaisante pas avec l’Art. On ne plaisante pas quand on ne comprend pas. On se tait et on écoute : « La note arrive. J’ai bien vécu et je n’ai pas envie de payer l’addition. »

Fin du voyage. Certains souhaitent-ils ajouter quelque chose ? Non, restons en là. C’est bien assez pour ce soir. J’ai d’horribles migraines à soigner.

Je vous embrasse. Malaval vous emmerde.

Bertrand C.

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01 février 2007

Bertrand Carthagène - Episode 4

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Les deux mains dans les poches, Bertrand n’osait pas rentrer. La prison Sainte-Victoire ne lui inspirait guère confiance. Il a profité de cet instant d’hésitation pour se curer le nez. Il a quand même vérifié que personne ne l’avait surpris. Et puis, il a franchi la porte. Il n’a pas reconnu Jeannot dans sa blouse bleue. Il ne savait pas trop à quoi s’attendre et craignait que Jeannot ne soit devenu complètement fou. Pourtant Jeannot, la raie sur le côté, le visage serein orné d’une paire de lunettes à monture plastique épaisse, ressemblait davantage à un de ces écrivains branchés qu’au pervers sanguinaire qu’il s’était imaginé.

« Comment ça va vieux frère ? avait commencé Jeannot.

‑ Je ne sais pas trop. Et toi ? Tu sembles serein…

‑ Non, résigné. J’essai de me racheter. Mais vous me manquez. Que devient Henri ?

‑ Oh tu sais, Henri, il a… Je n’ai pas beaucoup de nouvelles à vrai dire. Il n’a plus beaucoup de rêves.

‑ Tant qu’il n’a pas de cauchemars. Et toi ?

Moi ?... Moi, je devrais peut-être tuer quelqu’un pour me sentir vivant.

‑ T’es con Bertrand. Evite de plaisanter de ça avec moi…

‑ Je ne plaisante pas, crois-moi.

‑ Tu continues la musique ? Je n’ai pas la radio, alors c’est difficile de vous suivre…

‑ Non, j’ai laissé tomber. C’est plus pareil. Y a plus de groupe, y a plus rien, y a plus que moi. Et ça ne remplit pas le vide.

‑ Ah… et… et tu fais quoi alors ? Tu es devenu producteur, tu fais des arrangements pour Owen Noon and the Marauder ou des trucs comme ça ?

‑ Non, je… Je peins, j’écris sur des post-it, je me fais à manger quand j’ai le temps, je paie mes impôts quand j’ai le temps, et je fais l’amour quand j’ai de l’argent.

‑ Bon sang Bertrand ! T’as l’air plus à plaindre que moi merde…

‑ Je ne sais pas. Cécile est partie. Je n’écoute même plus de musique. »

Jeannot s’est penché en arrière sur sa chaise quelques minutes. Toujours cet air serein au bout des lèvres. Puis il s’est de nouveau penché vers le plexiglas qui le séparait des yeux vitreux de son ancien compagnon de route. Il a murmuré : « T’es vraiment qu’une merde Bertrand. Tu mérites que je te crache à la gueule. Tu étais le plus intelligent, le plus engagé, le plus ambitieux et regarde toi! Mais merde regarde toi, regarde Henri, regarde moi ! Et tu voudrais que je pleurs sur ton sort, espèce de merde ?! Je prie tous les jours pour quitter cet enfer. Ma mère que manque et je me cache tous les jours pour chialer parce que ma mère me manque. Tu sais ce que j’ai fait connard ?! Hein ?! J’ai tué ma mère ! Tu le crois ça ? Je l’ai tué la conne, je l’ai tué de mes propres mains putain. J’avais son sang sur ma chemise… Et je regrette chaque seconde que je vis, que j’ai vécu et que je vais devoir vivre. Je m’endors angoissé, je me réveille coupable. Je vais finir en Enfer Bertrand. J’aurais beau payer ma dette, je vais finir en Enfer Bertrand. Tu sais l’effet que ça fait ? Je donnerais n’importe quoi pour avoir une basse entre les mains, ou même un banjo. Et toi tu te lamentes ?! Tu te permets de venir me voir moi, et te lamenter. Je suis peut-être un raté mais toi, toi t’es une tragédie. Honte à toi, à ta putain de gueule d’ange à la con et à tous tes prétendus talents. T’as bousillé la seule chose que j’ai pu te laisser de bien. Casse-toi, tout de suite. Et ne reviens jamais me voir, tu m’entends ? Jamais ! Je préfère encore faire des câlins à mes co-détenus que de revoir ta sale tronche de faux martyr. Prends garde à toi Bertrand, prends garde. Tu finiras pire que moi… »

Jeannot avait vraiment élevé le ton sur la fin. Quand il s’est levé pour retourner vers sa cellule, Bertrand est resté presque cinq minutes la tête appuyée contre le plexiglas. Ensuite, il a fallu laisser la place au suivant. Ca se bousculait au portillon. Il avait terriblement soif Bertrand. Alors, après avoir commandé un taxi, il s’est rendu aux toilettes. Il ne se sentait plus très bien. C’était pas une bonne idée d’être venu voir Jeannot en fin de compte. Bertrand Carthagène a vomi deux ou trois fois. Il s’est aspergé le visage d’eau fraîche et s’est regardé dans la glace. Il était maigre et bouffi, triste et misérable. Il cherchait désespérément ce qui faisait craquer les filles autrefois. Comme il ne trouvait pas, il s’est séché les mains avant de quitter les chiottes pénitentiaires. Il songeait au nombre de criminels qui avaient pu pisser dans ces toilettes quand une jeune femme s’est permise de l’interrompre :

« Tout va bien ?

‑ Vous savez qui je suis ?

‑ Vous ressemblez vaguement au mec d’un groupe que j’aimais bien. Comment s’appelait-il déjà ?...

‑ Je ne sais pas.

‑ Oui, c’est idiot.

‑ A qui le dîtes vous… Et sinon, à qui ai-je l’honneur ?...

‑ Ah pardon, oui. Alice Arragon. Je viens voir un ami…

‑ Ah… Vous avez des amis criminels ?

‑ …

‑ Remarque, moi aussi. Je peux vous déposer quelque part ?

‑ Je viens d’arriver, je vous remercie.

‑ Dans ce cas, je vais vous laisser. Votre ami doit vous attendre. Bonne journée Alice. »

Et Bertrand est sorti dans la grande cours en béton. Alice l’a rattrapé par l’épaule.

« Attendez… Je ne sais même pas comment vous vous appelez…

‑ Je m’appelle… Enfin, je suis...

‑ Mais encore ?... dit-elle en souriant.

‑ Eh bien c’est... Bertrand Carthagène.

‑ Je… Pardonnez-moi pour… pour tout à l’heure… Je ne vous avais pas reconnu. Je suis désolé.

‑ Et moi donc.

‑ Bonne journée Bertrand.

‑ Au revoir Alice. »

En montant dans le taxi noir qui l’attendait, Bertrand s’est fait une remarque qu’il connaissait bien : « Et une rencontre manquée de plus ».

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24 janvier 2007

Bertrand Carthagène - Episode 3

Et voilà, la suite de la suite. Pour ceux qui prendraient l'histoire en cours, il suffit d'aller dans la rubrique "La saga rock & roll de Bertrand..." pour récupérer les épisodes depuis le début.

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Henri ne sortait plus beaucoup, sauf pour aller chercher sa blanquette de veau. Chez l’ancienne boucherie concurrente de son père. Il versait toujours une larme devant les vitrines pleines de charcuterie de la boutique. L’avocat de Jeannot a plaidé la folie le jour du procès. Ca n’a pas ému grand monde. Il a pris douze ans. Bertrand a compris que c’était la fin du groupe. Et le début de l’alcool. Il s’est vaguement essayé à l’écriture. Sans succès. Et puis il a repris la peinture. Il aimait bien montrer à ses amis le chevalet qui traînait dans le salon. Il se sentait moins con. Mais c’était toujours la même toile exposée sur le chevalet. L’esquisse d’une belle étrangère aux longs cheveux bouclés. Alors un jour, Bertrand Carthagène s’est fâché avec cette toile. C’était le jour de ses 32 ans. Il avait appelé Henri qu’il n’avait pas vu depuis deux ans. Mais Henri était avec sa femme et fêtait déjà l’anniversaire de son fils. Bertrand a dit que c’était marrant qu’il soit né le même jour que le fils d’Henri, qu’il n’y avait jamais prêté attention auparavant. Henri a répondu que c’était pathétique au contraire. Bertrand a dit qu’il n’était pas fait pour avoir des enfants, que ça le rendait triste parfois, qu’il aurait aimé faire un bon père. Il a demandé à Henri si c’était un bon père. Henri a demandé à Bertrand si tout allait bien, s’il avait besoin d’argent.

«Et bien… tu vois… Non, j’ai tellement d’argent que je ne sais qu’en faire. J’ai besoin de compagnie surtout Henri. Je deviens malheureux…

‑ T’as toujours était malheureux Bertrand, ça ne date pas d’hier…

‑ J’avais du talent non ? Pour les chansons, les textes, la musique. J’avais au moins ça non ?

‑ C’est certain. J’étais même un peu jaloux je crois. Mais je n’aime pas y repenser.

‑ Moi, j’aime bien y repenser. J’aime bien me dire qu’on a laissé une trace. C’est idiot, je sais mais… Comment tu fais pour y croire toi, au quotidien ?

‑ Je suis un mec ordinaire Bertrand, j’étais pas fait pour ça. J’ai appris que tu n’étais plus avec Cécile…

‑ Eh bien oui tu vois. Elle m’a laissé un cd de Supergrass… C’est tout ce qu’il me reste. Ca et une vieille toile sur un chevalet. J’y arrive plus Henri. Tu sais que j’ai la barbe maintenant, moi l’imberbe du groupe. N’est-ce pas marrant comme tragédie ?

‑ Arrête de jouer au con. Reprend la musique, c’est tout ce que tu sais faire, et tu le fais bien mieux que beaucoup.

‑ Mais, j’ai pas touché un instrument depuis deux ans, j’ai tout vendu.

‑ Pour nous, c’est certainement fini. Mais ce groupe merdique vit encore. Je touche des putains de chèques tous les mois rien qu’avec les passages radio. Et Leyrift, dans le fond, tu sais que c’est toi.

‑ C’est bon Henri, me sort pas ton discours de coach américain à deux balles.

‑ C’est tout ce que t’as jamais eu, ta musique.

‑ Amen.

‑ Je dois te laisser. Prend soin de toi.

‑ Prends soin de ton fils, t’as de la chance. »

Quand il a raccroché, Bertrand s’est envoyé le reste de champi au fond de la poêle qui datait de la veille. Il a cherché dans son carnet d’adresses un ami à appeler. Il a passé presque deux heures à faire le tour de ses centaines de contacts. Mais personne à appeler. Ca l’ennuyait cette solitude. Il s’est retourné vers sa vieille toile, fidèle de toujours. « Toi au moins, tu ne m’as pas lâché. Mais Dieu que t’es moche. Attends, je vais arranger ça. » A coups de sauce guacamole, Bertrand a refait le portrait de la jolie brune posée sur la toile. Elle arborait maintenant une étrange couleur de gerbe. Ca ne lui plaisait pas non plus, comme ça. Alors, il a hésité, et il a finit par déchirer la toile, en commençant par le côté droit. Après, c’était le vide.

Il a cherché dans son grand appartement rue du Faubourg Saint-Honoré une autre compagnie à déchirer. Comme il ne trouvait pas, il s’est dit qu’il ne lui restait plus que lui. Il s’est saisi de la pierre d’Agadir que sa mère lui avait ramené quelques années plus tôt d’un voyage scolaire avec ses élèves. Si l’on étudiait bien cette pierre, on se rendait facilement compte que l’une de ses arrêtes pouvait être mortellement tranchante. Et puis, il a surtout pensé qu’il était déconvenu de salir ce cadeau familial. Alors, il s’est allumé une cigarette qu’il a fumé avec un verre de Jack Daniel’s. Quand il est arrivé au filtre, Bertrand Carthagène a écrasé proprement sa cigarette dans un pot de confiture au cassis. Il a récupéré le filtre dont il a extrait l’intérieur pour le faire brûler à l’aide d’un briquet ordinaire. Le coton blanc s’est rapidement transformé en scalpel de fortune. Il savait qu’un certain nombre de détenus au bout du rouleau s’étaient déjà tranchés quelques artères de cette façon. Bon, et puis…   

Finalement, il a laissé tombé son arme. C’était grotesque, il n’avait même pas envie de mourir. Il pensait que ça ferait revenir Cécile. Mais Cécile était probablement loin, elle avait peut-être même oublié que c’était son anniversaire. Lui qui vendait des centaines de milliers d’albums, et personne pour lui souhaiter un bon anniversaire. Il aurait bien pris la voiture Bertrand, tailler la route à travers les grands espaces, mais il n’avait pas le permis. De quoi pourrait-il rêver cette nuit Bertrand ? Il avait eu son groupe de rock, son bel appartement en plein centre de Paris, sa jolie brune, ses excentricités, sa reconnaissance, ses faux amis, sa fortune ; il avait tout eu. Il repensait à Jeannot, qui ne devait pas beaucoup se marrer dans sa cage à lapins de deux mètres sur deux. Il s’est dit qu’il irait lui rendre visite. Et il est sorti. Voir quelques catins.

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02 janvier 2007

Bertrand Carthagène - Episode 2

On poursuit la saga rock & roll de Bertrand Carthagène avec cet épisode 2 qui, je le souhaite, vous satisfaira.
Il est préférable de lire l'épisode 1 d'abord. Vous le trouverez dans la rubrique "la saga rock & roll de Bertrand Carthagène" de ce blog.leyrift

Alors Bertrand, quand il repense à tout ça, il pleure. Mais s’il n’a pas encore bu, il sourit. Le dernier album s’est vendu à deux millions d’exemplaires. Hier, il a reçu une décoration qu’il ne comprend même pas : chevaliers des arts et des lettres. Si son père voyait ça… Au début, il n’aimait pas la célébrité Bertrand Carthagène, il culpabilisait. Mais avec le temps, il s’est mis à prendre ça au sérieux : les bras tendus, les autographes, les interviews, le fric, les filles qui sucent backstage, la dope et tout ça. Et puis Jeannot n’arrêtait pas de répéter que les bonnes choses avaient une fin et qu’il valait mieux en profiter tant que ça dure. Même Henri avait cédé : il s’était envoyé un travesti après un concert au Caire. La tête qu’il avait fait quand il avait appris que c’était un travesti. Il avait pensé immédiatement à son fils. Et après, il avait même pensé à rentrer dans les ordres pour se racheter. Mais Jeannot lui avait remonté le moral à coups de champignons. Et Henri n’avait tellement pas apprécié sa conversation avec Jésus, assis à poil sur le canapé de la suite au Royal Caire Inn, les yeux révulsés, qu’il avait préféré continuer la musique. Bertrand aimait bien cette période. Et puis Jeannot était très drôle. Ca compensait tous les amis que Bertrand avait perdus sur la route. Henri s’était pris de passion pour Dostoïevski, dans un bus entre Milan et Budapest. Il ne comprenait pas grand-chose à Dostoïevski mais depuis qu’il avait lu que c’était l’auteur préféré de Woody Allen, il pensait que c’était un génie.

      Jeannot était resté très proche de sa mère. Ils s’engueulaient très fréquemment au téléphone. Elle avait accepté une fois de venir les voir sur scène au Bataclan. Mais Jeannot avait oublié qu’elle était venue et s’était permis de montrer ses couilles, comme à l’accoutumée, au milieu du concert. Sa mère avait quitté la salle. Après le second album, Henri a passé un coup de fil chez lui, pour annoncer la bonne nouvelle : son compte en banque dépassait désormais les deux millions de francs. Il voulait offrir une nouvelle boucherie à son père. Mais voilà, son père venait de mourir d’un cancer de l’estomac. Ca lui en a mis un sacré coup à Henri. Jeannot avait trouvé bon de plaisanter. Il avait dit que c’était l’excès de viande et que Henri avait bien fait de se tirer à temps. Mais à 25 ans, Henri se sentait trop jeune pour perdre son père. Il a menacé de tuer Jeannot avec un des hachoirs de son père s’il continuait ses conneries. Après ça, il a fallu deux gardes du corps pour l’enregistrement du troisième album. Pour éviter que Jeannot et Henri ne s’allongent des coups de guitare dans la gueule. Et, tandis que la presse ne parlait plus que de Leyrift, Henri a choisi de mettre la clé sous la porte. Bertrand ne voulait pas continuer sans Henri. Il a décrété une pause de quelques mois. Jeannot est reparti vivre chez sa mère. Retaper les chiottes qu’il n’avait pas eu le temps de finir. Ils s’engueulaient toujours autant. Et un jour, Jeannot, qui forçait beaucoup trop, en a voulu à sa mère. Elle n’aimait pas la tapisserie qu’il avait mise dans les toilettes et voulait qu’il recommence. Alors Jeannot l’a défigurée avec sa basse. Puis, il l’a emmurée dans les chiottes. Pour lui apprendre, qu’il disait. Là, les choses ont commencé à merder.

Posté par sal paradise à 20:34 - La saga rock & roll de Bertrand Carthagène - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 décembre 2006

Episode 1

      Bertrand Carthagène est une figure christique. Un héros nietzschéen aux pieds d’argile. Bertrand Carthagène se souvient parfois de ses après-midi gâchés dans le bureau de son père, un agrégé de lettres. Il a d’abord lu Maupassant. Et puis Rimbaud. C’était le temps des rêves adolescents, des fugues, des débats enflammés au petit troquet en face du lycée, des petits vols à l’étalage, comme ça, juste pour faire chier. Pour montrer sa différence. Il s’était taillé à l’opinel un petit bateau ivre sur l’avant-bras droit. Bertrand Carthagène avait finalement tombé le manuel du parti communiste pour monter sur scène. Des heures à jouer dans la grange de tante Lucie, près du bois de Limeyrac. Et puis, Bertrand s’était fatigué à la longue. Il avait demandé à son père ce qu’il pouvait faire de bien. Le professeur de lettres lui avait demandé de s’occuper de son prochain. Ca lui allait bien à Bertrand cette réponse, lui l’ancien petit utopiste. Il avait alors acheté des manuels de Biologie pour faire Médecine.

       En quatrième année, Bertrand a rencontré Henri., un drôle de connard qui assistait son père à la boucherie « Chez Sorin ». Entre deux coups de hachoir, Henri Sorin tapait de la grosse caisse de toutes ses forces chez son pote Jeannot. C’était toujours mieux que de trancher de la barbaque. Et Jeannot lui, il avait fait un peu de basse dans un groupe un peu merdique de country. Et puis Bertrand, il savait chanter quand il voulait bien. Alors Bertrand est rentré un matin d’une garde à l’hôpital Clemenceau avec une idée stupide. Il a même réveillé Jeannot qui n’était pas encore couché. Il est passé voir Henri à la boucherie et lui a demandé, devant son père, de laisser tomber les faux-filets et le saucisson. Il voulait monter un groupe de rock, Bertrand. Jeannot a dit que c’était toujours mieux que de retaper les chiottes de sa mère pour se payer son herbe. Mais Henri n’y croyait pas. Les steaks, c’était peut-être pas l’extase mais au moins, il mangeait de la bonne viande. Et que c’était toujours mieux que de ne rien manger du tout. Bertrand avait tout prévu, il avait même un nom pour son groupe : Leyrift.

      Les deux autres, ça les avait bien faire rire au début, mais ils avaient du se rendre à l’évidence : Bertrand Carthagène ne plaisantait pas. Il voulait même partir en Angleterre pour s’inspirer des aînés. Finalement, Henri avait plaqué Charlène. Il était passé la voir à la pharmacie où elle travaillait et l’avait embrassée sur la joue. « Je pars demain pour Bristol… J’y vais avec Bertrand et Jeannot… Je crois pas que je reviendrai. On va faire du rock et puis qui sait ? Peut-être qu’on deviendra célèbres… »

Posté par sal paradise à 15:58 - La saga rock & roll de Bertrand Carthagène - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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